L'Expert-comptable du CSE : jusqu'où peut-il aller ? L'accès illimité pour tout vérifier

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Vous aller voter une expertise économique en réunion. L'ambiance se tend immédiatement. Votre Direction, d'habitude si calme, vous répond sèchement : "l'expert n'a pas accès à cela", "il sort de son périmètre", "c'est le secret des affaires", ou "ça ne regarde pas le CSE".

Ceci vous est-il déjà arrivé ? Si vous ressentez ce malaise, c'est normal. Mais c'est juridiquement faux. Pour l'expert-comptable du CSE, l'accès aux documents est un droit absolu garanti par la loi.

C'est l'Effet "Boîte Noire". Votre employeur mise sur l'asymétrie d'information et sur le fait que vous ne connaissez pas l'étendue exacte de vos droits pour garder le contrôle de l'information. Il mise aussi sur le fait que vous n'oserez pas insister.

La réalité est tout autre. Le législateur a prévu un mécanisme puissant pour briser ce déséquilibre et forcer la transparence. Ces pouvoirs d'investigation exceptionnels ne s'activent que dans un cadre précis : la consultation du CSE sur la situation économique et financière l'arsenal juridique dont vous disposez (et que vous n'utilisez probablement pas assez).

C'est votre unique fenêtre de tir annuelle pour déployer l'expertise légale (art. L. 2315-88 et L. 2315-80) et auditer l'entreprise en profondeur.

        SOMMAIRE

1. Accès aux documents : pourquoi l'expert-comptable a plus de pouvoirs que les élus ?

Pour vous faire respecter, vous n'avez pas besoin d'être juriste. Pour asseoir votre autorité en réunion, vous devez maîtriser une seule référence : l'article L. 2315-80 du Code du travail.

C'est la clé de voûte de la mission de l'expert-comptable auprès du CSE.

1.1- La Traduction "Terrain" du Code du Travail

Les textes officiels :

Accès total : "L'expert-comptable a libre accès dans l'entreprise pour les besoins de sa mission (art. L. 2315-80)

Obligation de fournir : "l'employeur fournit à l'expert les informations nécessaires à l'exercice de sa mission" (art. L. 2315-83)

Le standard ultime : "Il a accès aux mêmes documents que le commissaire aux comptes." (art. L. 2315-90)

La mission de l'expert-comptable porte sur tous les éléments d'ordre économique, financier, social ou environnemental nécessaires à la compréhension des comptes et à l'appréciation de la situation de l'entreprise (art. L. 2315-89)".

Cela semble anodin ? C'est en réalité gigantesque.

Ce que ça veut dire pour vous : le Commissaire aux Comptes (CAC) est le "policier des comptes". Le Commissaire aux Comptes a un pouvoir d'investigation quasi illimité pour certifier la régularité des comptes. Les élus peuvent demander de focaliser sur certains points précis, il faut au début de l'intervention le préciser.

En donnant ce même pouvoir à votre expert, la loi dit : "L'expert du CSE peut tout vérifier, tout demander, tout analyser." Point final.

1.2- Pourquoi le Biais d'Autorité joue en votre faveur (d'élus de CSE)

Ce droit est d'Ordre Public.

Cela signifie qu'aucun accord d'entreprise, aucun règlement intérieur et aucune parole de PDG, aucun bon vouloir du DRH ne peut le limiter. Si l'employeur refuse l'accès, il commet un délit d'entrave (passible d'amende).

Dès que vous rappelez cela calmement en réunion, le rapport de force s'inverse.

1.3- Pourquoi la direction tente de minimiser cet article ?

Parce qu'une fois que vous savez cela, l'argument du "secret des affaires" ou du "document interne non diffusable" s'effondre. L'expert est soumis au secret professionnel (nous y reviendrons), ce qui lève l'obstacle de la confidentialité vis-à-vis de lui.

2. Documents : la liste de ce que vous pouvez vraiment exiger

Une erreur classique est de croire que l'expert-comptable ne regarde que le bilan et le compte de résultat. C'est faux. Si votre expert se contente de cela, vous perdez 80% de la valeur de la mission.

Les vrais pouvoirs de l'expert résident dans sa capacité à exiger des documents de gestion interne.

2.1- Ce que l'expert du CSE peut légalement exiger :

La Cour de Cassation confirme, "l’expert-comptable du CE (maintenant du CSE) est seul juge de l’utilité des documents dont il réclame communication" (cass. soc. 16 mai 1990, Alstom Atlantique). L'expert-comptable mandaté par le CSE peut demander l'accès à :

  • les documents prévisionnels : budgets N+1, business plans à 3 ans (indispensables pour voir si des licenciements se préparent).
  • la comptabilité analytique : pour comprendre quelle unité gagne de l'argent et laquelle en perd (souvent caché dans les comptes globaux).
  • les contrats intra-groupes : conventions de trésorerie, facturation de services par la holding.
  • les rapports des CAC.

Et même aller jusqu'au détail des rémunérations : attention, si l'expert a accès aux DSN, l'analyse fine de l'égalité H/F relève de la consultation Politique Sociale et non de la situation économique et financière.

🔴 Argument de la Direction (Le Bluff) 🟢 La Réalité Juridique (Votre Réponse)
« C'est confidentiel / Secret des affaires » Faux vis-à-vis de l'expert. Il est soumis au secret professionnel absolu (comme les avocats). Il voit tout, mais trie.
« Ce document n'existe pas » Rarement vrai. Si l'entreprise est pilotée voire cotée en bourse, beaucoup de documents existent.
« C'est hors périmètre » Faux. Tout ce qui impacte la situation économique, sociale et financière de l'entreprise est dans le périmètre légal (art. L. 2315-91-1). Cette question a souvent été jugée.
« Ça concerne la Holding, pas vous » Faux. Si la Holding facture votre entreprise (management fees, etc.), l'expert a un "droit de suite" légal pour vérifier la réalité du flux financier / de la facture.
Infographie iceberg illustrant l'analyse financière d'entreprise : les comptes annuels en surface et les mécanismes cachés (prix de transfert, management fees, cash-pooling, LBO, rachats d'actions) en profondeur, analysés par l'expert CSE.

3. Les droits d'investigation étendus de l'expert (souvent méconnus)

C'est ici que nous activons la véritable valeur ajoutée de l'expertise. Votre direction craint l'expert non pas pour ce qu'il coûte, ou le temps que va demander l'intervention, mais pour ce qu'il peut découvrir et expliquer (contrecarrer l'effet "boîte noire"). Ce qui va entrainer des questions des élus voire des salariés.

3.1- La Traque des "Prix de Transfert"

Votre entreprise achète-t-elle ses matières premières à une filiale sœur à un prix gonflé ? C'est une technique classique pour délocaliser les profits (et réduire votre participation). L'expert-comptable du CSE a le pouvoir de le détecter et peut demander les comptes des holdings, des filiales, des sœurs (Voir notre dossier : transferts de valeur)

3.2- Le contrôle des "Management Fees"

La holding facture-t-elle des millions d'euros de "services administratifs" flous ?

L'expert-comptable peut poser des questions, comprendre "ces services" : qui a travaillé ? Sur quoi ? Combien de temps ?

(Voir notre dossier complet sur les management fees et leur impact)

Votre Holding vous facture t elle des millions pour des services "invisibles" ?

Vous voulez comprendre les notions de : bilan, compte de résultat, marges, management fees, cash pooling, lisez notre guide pour mieux comprendre.

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3.3- L'analyse de la sous-traitance

Pourquoi le recours aux intérimaires augmente alors que la masse salariale baisse ?
L'expert peut demander les contrats de sous-traitance et comprendre. Assez souvent dans la période d'un PSE, les mouvements de sous-traitance arrivent ... surtout en cas de délocalisation en Pologne, Roumanie, Inde ou au Vietnam, ces pays doivent vous interpeller.

3.4- Le droit de suite dans le Groupe

Si votre entreprise appartient à un groupe, l'expert-comptable du CSE peut demander les comptes consolidés et les informations sur la société mère holding voire les sociétés sœurs ou les filiales. Des informations sur la stratégie globale du groupe sont aussi à demander.

On ne peut pas comprendre une filiale sans comprendre la tête de groupe.

Votre direction refuse de vous transmettre les comptes de la holding, des filliales, des sociétés soeurs ou le prévisionnel ?
Est-ce que les boites que vous achetez à la société sœur qui possède l'usine ne sont pas trop chères ?

Faire appel à un expert-comptable ouvre la possibilité d'obtenir plus de documents pour le CSE.

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3.5- L'entretien avec les salariés dirigeants

L'expert-comptable du CSE ne reste pas enfermé dans un bureau. Il a le droit de visiter les usines et d'interroger les responsables de service pour confronter les chiffres à la réalité du terrain (désorganisation, surcharge).

3.6- L'accès aux Commissaires aux Comptes

Le CSE peut convoquer le Commissaire aux Comptes de l'entreprise pour un entretien, sans la présence de la direction. C'est un moment de vérité possible mais pas facile à manier.

4. Les limites : ce que l'expert ne peut PAS faire

Pour être crédible, il faut être juste. Bien que les pouvoirs de l'expert-comptable du CSE soient vastes, ils ne sont pas infinis, il n'est pas le PDG ou le juge :

  • il ne décide pas à votre place : il éclaire, il recommande, mais c'est VOUS, élus du CSE, qui votez l'avis.

  • il ne "valide" pas les comptes : contrairement au CAC, l'expert-comptable du CSE ne certifie pas. Il analyse et critique.

  • il ne remplace pas le juge :  il constate les anomalies potentielles, il les signale à la direction et aux élus, les chiffre. Mais l'expert-comptable ne peut pas "condamner" l'employeur. Seul un tribunal le peut (sur la base du rapport de l'expert, cependant). Dans plusieurs politiques sociales nous avons relevé des anomalies dans les payes, certaines fois les entreprises les corrigent et s'excusent mais d'autres fois, elles indiquent que les salariés doivent saisir la justice (ce qui est un marqueur de l'ambiance de travail).

  • il ne décide pas de la stratégie : l'expert-comptable peut dire : "cette stratégie risque de mener à 50 licenciements". Il ne peut pas dire : "j'interdis cette stratégie". Son rôle est d'éclairer les élus pour qu'ils puissent, eux, peser sur la décision via leur avis motivé.

  • il ne pourra pas aller à l'encontre de sa déontologie.

5. Comment utiliser ces pouvoirs dans le rapport de force ?

Beaucoup d'élus hésitent. "On verra l'année prochaine", "On ne veut pas braquer la direction".

Attention au piège de l'inertie

Ne pas exercer votre droit d'expertise, ce n'est pas "économiser de l'argent à l'entreprise" (car c'est l'employeur qui paie, pas le budget CSE). C'est perdre définitivement l'accès à l'information de l'année écoulée.

Une fois les comptes approuvés et l'année close. Vous ne pourrez plus revenir dessus. Utiliser vos pouvoirs d'expert, c'est l'unique moyen de sécuriser l'avenir des salariés face à des décisions qui se prennent souvent loin de vous et sans vous. Par exemple le défaut de consultation d'un CSE en 2025 sur la mise en place de l'IA : le juge a bloqué la mise en place de la technologie car le CSE n'a pas été consulté avant.

Ne laissez pas la direction écrire l'histoire toute seule. L'expertise économique est un droit annuel. Si vous ne l'activez pas, il est perdu.

Contrer la stratégie de la "Boîte Noire"

La direction aime présenter les chiffres comme une fatalité indiscutable ("On perd de l'argent, il faut réduire les coûts", "on ne s'en sort pas, nous devons sous traiter au Vietnam").

En utilisant ses pouvoirs, l'expert ouvre la "boîte noire". Il peut :

  • démontrer par exemple si la perte est opérationnelle ou pas, si elle est guidée par le groupe (qui d'ailleurs, bizarrement, ne restructure pas une société qui perd de l'argent depuis 8 ans).
  • expliquer le choix de faire un LBO qui entraine beaucoup de dettes et une marche forcée vers une maximisation du profit
  • révéler les choix de gestion et l'arbitrage entre rachats d'actions ou dividendes vs les salariés.

L'impact psychologique

Dès lors que la direction sait que l'expert-comptable va décortiquer la gestion de l'entreprise (ou du groupe), aller vérifier les factures intra-groupe ou comprendre les budgets prévisionnels, son discours change à court terme mais aussi par la suite car une nouvelle nomination d'un expert-comptable pour aider le CSE plane. Elle deviendra plus prudente. Le rapport de force s'équilibre.

Conseil de Stratège :

Ne laissez jamais la direction définir la mission de l'expert. C'est VOTRE expert. C'est la lettre de mission signée entre l'expert-comptable et le Secrétaire du CSE qui définit le périmètre.

Si la direction conteste, elle utilisera l'article L. 2315-86, référez-vous aux articles L. 2315-80, L. 2315-90, L. 2315-91-1

La direction vous met la pression ?

Ne cherchez plus vos mots. Accédez à notre guide des arguments juridiques pour répondre aux objections de votre direction.

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En conclusion : l'expert-comptable, un atout pour parler d'égal à égal et obtenir durablement les documents

Vous connaissez maintenant l'étendue de vos droits. La question n'est plus "Est-ce qu'on a le droit ?", mais "Est-ce qu'on ose le faire ?".

Les directions qui n'ont rien à se reprocher ne craignent pas l'expert CSE. Celles qui bloquent l'accès aux documents ont souvent une raison précise.

Un dialogue d'égal à égal

L'expert-comptable est un professionnel du chiffre. Il parle la même langue que votre Direction Financière. Il est donc très difficile pour vos dirigeants de travestir la réalité face à un technique.

Par exemple : annoncer à des élus qu’il n’existe pas de comptes consolidés ou que l'entreprise ne réalise pas de bilan social peut passer (l'employeur mise sur votre méconnaissance). Dire ce type d’argument à un expert-comptable est impossible et devra être immédiatement justifié.

Pourquoi vous épuiser à lutter ? L'expert-comptable va régler les problèmes

Pourquoi lutter et réclamer à chaque réunion des éléments que nous obtenons souvent dès notre première demande ?

La jurisprudence est claire et nous permet d'exiger ces documents sans que vous soyez en "première ligne". L'expert agit aussi comme un facilitateur de dialogue social. Il permet à la direction de transmettre des éléments sensibles (stratégie concurrentielle, marges par produit) en toute sécurité : nous les analysons, nous les intégrons dans nos conclusions, mais sans les divulguer publiquement.

Cela débloque souvent des situations figées par la peur de la fuite d'information.

Attention à votre calendrier !

Prenez le temps de bien comprendre le calendrier de la procédure de consultation sur la situation économique et évitez les erreurs.

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L'expert, un investissement pour l'avenir

L'impact de notre mission dépasse l'année en cours.

Au final, après notre passage, la communication est souvent plus simple et plus fluide pour les années suivantes. Pourquoi ? Parce que les élus savent désormais quels documents existent réellement et comment les demander. La "boîte noire" a été ouverte, et il est très difficile pour la direction de la refermer l'année d'après.

Comment rédiger un bon avis ?

Rédiger un bon avis se prépare en amont avec votre expert-comptable.

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Foire aux questions (FAQ)

L'employeur peut-il refuser de transmettre un document jugé confidentiel à l'expert ?
Non, il ne peut pas refuser la transmission à l'expert au motif de la confidentialité. L'expert est tenu au secret professionnel (comme un médecin ou un avocat). L'employeur peut en revanche demander à l'expert de ne pas divulguer le contenu précis de ce document dans son rapport public, mais l'analyse qui en découle sera transmise aux élus.
Que faire si l'employeur ne répond pas aux demandes de l'expert ?
C'est une stratégie d'usure classique. L'expert commence par des relances amiables. Si le blocage persiste, le Secrétaire du CSE inscrit le point à l'ordre du jour. En dernier recours, une procédure accélérée au Tribunal Judiciaire (référé) permet d'obtenir les documents sous astreinte (amende journalière). La direction perd à 99% dans ces cas-là.
L'expert peut-il enquêter sur une autre société du groupe ?
Oui, si les décisions de cette société (ex : la société mère ou une filiale sœur) ont une incidence directe sur l'entreprise du CSE. La jurisprudence admet le droit d'accès aux documents nécessaires à la compréhension globale, même s'ils émanent d'une entité tierce du groupe.
L'employeur peut-il nous imposer SON expert-comptable ?
Absolument pas. C'est un délit d'entrave caractérisé. Le choix du cabinet d'expertise appartient exclusivement aux élus du CSE (vote à la majorité des présents). C'est votre expert, pas le sien.
L'expertise coûte-t-elle de l'argent au CSE ?
Non. Pour la consultation sur la situation économique et financière, l'expertise est rémunérée à 100% par l'employeur (Art. L2315-80). Cela n'impacte ni votre budget de fonctionnement, ni votre budget ASC. C'est un coût de fonctionnement légal de l'entreprise.

Votre direction prétend que tout est transparent ?
Les directions qui n'ont rien à se reprocher ne craignent pas l'expert CSE. Celles qui bloquent l'accès aux documents ont souvent une raison précise.
Vous avez un doute sur un chiffre ou vous faites face à un refus obstiné ? Ne restez pas seul. Remplissez ce formulaire pour vérifier si votre CSE dispose des leviers juridiques pour exiger la vérité, ou appelez-nous directement au 01 30 09 89 09.

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    par Hugues Nodet
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